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Cluster Nutrition au Soudan du Sud 2017 : ce que la famine nous a appris

Par Isaack Biseko Manyama

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Isaack Manyama est le coordinateur du cluster Nutrition au Soudan du Sud. Il a vingt-quatre ans d’expérience dans le secteur de la nutrition. Auparavant, il a occupé les fonctions suivantes : chef d’équipe de l’unité de coordination sur les situations d’urgence (ENCU) à la Direction des Alertes et Interventions précoces du Ministère de l’Agriculture d’Éthiopie ; responsable des soins médicaux pour Unicef Tanzanie ; et nutritionniste confirmé au Centre pour l’Alimentation et la Nutrition de Tanzanie.

Cet article a été rédigé par le coordinateur du cluster Nutrition. Il s’appuie sur les contributions du coordinateur du cluster (ou « groupe sectoriel ») Sécurité alimentaire et Moyens d’Existence concernant l’impact de le plan d’action de Rome, ainsi que les parties sur la nutrition de l’Unicef et du PAM, qui ont révisé et enrichi cet article.

Les constats, interprétations et conclusions de cet article n’engagent que leurs auteurs. Ils ne reflètent pas forcément les opinions de l’Unicef, de ses cadres ou des pays qu’ils représentent et ne doivent pas leur être attribués.

Lieu : Soudan du Sud

Ce que nous savons : Le Soudan du Sud est touché par une situation d’urgence chronique complexe, qui se caractérise par un conflit incessant, une malnutrition aiguë généralisée et l’insécurité alimentaire, des épidémies et un accès limités aux personnes concernées.

Qu'apporte cet article : La famine a été déclarée en février 2017 dans deux comtés du Soudan du Sud, ce qui a suscité une puissante réaction humanitaire, notamment en matière de nutrition. Les partenaires du cluster Nutrition se sont entendus sur intervention minimale dans le but de sauver des vies. Celle-ci concerne tout à la fois la santé ; la sécurité alimentaire ; ainsi que l’eau, l’assainissement et l’hygiène (WASH, pour « water, sanitation and hygiene »), et fait appel à des stratégies, à la fois nouvelles et existantes : des interventions mobiles, des mécanismes d’intervention intergroupes et d’intervention rapide intégrés, ainsi que des programmes d’alimentation complémentaires globaux (BSFP, « blanket supplementary feeding programmes ») dans les centres concernés par ces programmes. La famine a été écartée en quatre mois dans deux pays et empêchée dans deux autres. Cette réussite est essentiellement due à plusieurs facteurs : une forte coordination entre les groupes sectoriels aux niveaux national et sous-national, une gestion dynamique de l’information et une analyse/un comblement des lacunes, une triangulation de la sécurité alimentaire et de l’information sur la nutrition satisfaisante ainsi qu’une communication bilatérale avec les partenaires sur le terrain. Le plan d’action de Rome sur l’intégration, lancé en avril 2017, a consolidé et renforcé la collaboration et les partenariats intersectoriels préexistants, servi de catalyseur à l’élaboration d’un outil d’intervention précoce pour susciter l’action préventive, et multiplié les financements disponibles. Mais la réalisation de ces ambitieuses actions sur l’intégration dans les pays s’est heurtée à plusieurs obstacles : notamment le manque de financement propre à certains secteurs, la brièveté des délais pour la mise en œuvre et la charge de travail. Pour empêcher la famine, il est nécessaire de disposer de seuils distincts pour guider les décideurs, les donateurs et la communauté des techniciens humanitaires afin de mettre en place des mesures / interventions précoces. 

Entre 2013 et aujourd’hui, la République du Soudan du Sud a connu une situation d’urgence complexe, caractérisée par la permanence et l’aggravation du conflit ; une malnutrition aiguë généralisée au niveau des comtés (dont la plupart ont atteint des niveaux critiques) ; une insécurité alimentaire accrue, touchant jusqu’à 50 % de la population en mai 2017 ; la prévalence de morbidités et d’épidémies ; et un accès limité ainsi qu’une insécurité pour les services humanitaires. Elle s’est traduite par une augmentation des besoins humanitaires dans tous les secteurs. La situation touchant à l’alimentation et à la nutrition s’est encore détériorée en 2017 dans certaines parties du pays, pour déboucher sur une déclaration de famine en février de cette année, dans deux comtés (Leer et Mayendit), deux autres comtés (Kouch et Panyijar) se trouvant sur le point de basculer dans la famine (IPC, Cadre Intégré de Classification de la Sécurité Alimentaire 4).

Suite à cette déclaration, des interventions humanitaires faisant appel à des actions de nutrition ont été lancées. Tous les partenaires ont uni leurs efforts, notamment grâce à la générosité des donateurs, dont les financements ont permis d’écarter la famine en quatre mois. En avril 2017, le plan d’action de Rome pour une action intégrée destiné à empêcher la famine au Soudan du Sud a renforcé la collaboration et les partenariats qui existaient déjà.

L’objet de cet article est de partager les enseignements tirés de la prévention de la famine ou de l’intervention en général dans trois domaines : la coordination, l’analyse et la triangulation de l’information, et l’intervention.

La coordination

Suite à la déclaration de famine de février 2017, un forum de coordination dédié a été constitué, sous la présidence du coordinateur du cluster Nutrition (NCC1). Ses travaux se sont déroulés à Djouba, car il n’a pas été possible de réunir les partenaires dans la ville de Bentiu à cause des problèmes de sécurité et d’accès. Tous les partenaires ayant l’intention de contribuer à l’intervention ou d’y participer ont dû passer par l’équipe de coordination du groupe, règle qui a été observée dans tous les cas par les partenaires, à quelques exceptions près. Cela a évité les redondances et garanti la bonne coordination des actions de nutrition. Dans l’ensemble, c’est l’Unicef, en qualité d’organisme chapeautant les groupes sectoriels (CLA) qui a assuré la présence d’une puissante équipe de coordination au niveau de Djouba et au niveau sub-étatique à Bentiu. Ralliant tous les intervenants partenaires situés à proximité, elle les a fait travailler ensemble sous les principes de partenariat, d’égalité, de réciprocité dans l’assomption de responsabilité, de transparence, de responsabilité et d’obligation de résultats, chaque partenaire menant à bien la fonction qui lui était confiée.

Les actions de nutrition

Les partenaires des groupes sectoriels se sont entendus sur un ensemble de mesures de nutrition destinées à sauver des vies. Celles-ci comprenaient : la prise en charge communautaire de la malnutrition aiguë (CMAM) ; la nutrition maternelle et infantile et la nutrition des jeunes enfants (MIYCN) ; le déparasitage ; et une supplémentation en vitamines dans les régions non touchées, grâce à des campagnes ou pendant les mécanismes d’intervention rapide intégrée (les IRRM) (voir l’article dans ce numéro de Field Exchange qui développe le sujet ainsi que d’autres mécanismes d’intervention au Soudan du Sud). Cette approche a été complétée par un traitement antipaludique dans le cadre de programmes thérapeutiques en ambulatoire (OTP) et de dispensaires pour les enfants souffrant de malnutrition aiguë sévère (SAM).

Les stratégies à interventions multiples comprenaient :  des services statiques ; des services mobiles/détachés ; les IRRM mis en œuvre par l’Unicef et le programme alimentaire mondial (PAM) ; des mécanismes d’intervention intergroupes (ICRM) coordonnés par le bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (BNUCAH) ; et l’équipe d’urgence multisectorielle (MET) mise sur pied par Action contre la Faim (ACF) ainsi que l’équipe d’intervention d’urgence (ERT) établie par Medair. De plus, la gestion intégrée au niveau communautaire des dossiers (ICCM) a été mise en œuvre par Medair à Leer au comité international de secours (IRC) à Panyijar. L’aggravation de la situation a été évitée grâce à un dépistage et un traitement de masse de la SAM et de la malnutrition aiguë modérée (MAM) dans des programmes sélectifs de nutrition en ambulatoire (OTP) et un programme ciblé de supplémentation alimentaire (TSFP) d’enfants de moins de cinq ans souffrant de malnutrition aiguë et de femmes enceintes et allaitantes (PLW). Le recours à un ensemble de stratégies d’intervention a permis de toucher les populations concernées aussi bien dans les zones accessibles que les zones inaccessibles/difficiles à atteindre/mal desservies. Par exemple, des missions d’IRRM/ICRM ont été mises en œuvre dans 17 lieux (14 par l’IRRM et trois par l’ICRM) et difficiles d’accès. Elles ont touché 28 9842 personnes au total, qui ont bénéficié d’interventions salvatrices (messages clés sur des suppléments en vitamine A, l’administration de vermifuges, l’alimentation de nourrissons et de jeunes enfants en urgence [IYCF-E] ; sur ce total, 2 9073 personnes ont été traitées pour la SAM et la MAM.

Suivi de la situation, analyse et triangulation

Plusieurs mécanismes de suivi de la situation de nutrition ont été utilisés, alliant analyses de tendances des admissions hebdomadaires dans les centres d’OTP et de TSFP et enquêtes SMART mises en œuvre par les partenaires sous la coordination de l’équipe de coordination du cluster par le groupe de travail et d’information sur la nutrition (NIWG). Le suivi et l’analyse hebdomadaires des nouvelles tendances d’admission en matière d’OTP et de TSFP à l’époque de la famine ont apporté une compréhension en temps réel de l’évolution de la situation de la nutrition et permis d’être efficace dans la prise de décision. Le partage et la publication par le cluster nutrition des tendances d’admission hebdomadaires dans un bulletin consacré à la famine en avril 2017 a renforcé la confiance, la transparence et la fiabilité des informations fournies aux acteurs concernés.

De plus, le cluster nutrition, par l’intermédiaire du NIWG, a coordonné la mise en œuvre d’enquêtes SMART sur la nutrition à Leer, Panyijar et Kouch. Les résultats obtenus dans les comtés de Panyijar et de Leer Sud en mars 2017 pour les premiers et en avril 2017 pour les seconds ont fait ressortir une prévalence plus faible de la malnutrition aiguë qui était cohérente avec les moindres tendances d’admission en ce qui concerne les programmes de nutrition sélective d’OTP et de TSFP.

Enseignements tirés

Partage et communication d’informations

La coordination a souffert d’une limitation, à savoir le manque d’information et de partage des expériences sur place/au niveau du terrain entre les partenaires en raison de l’insécurité et du manque d’accès. La coordination entre les partenaires bénéficierait énormément du recrutement d’un chargé de liaison qui pourrait rendre visite aux partenaires sur leur lieu d’intervention. L’expérience a également révélé l’importance de la consultation de tous les acteurs concernés avant que les grandes décisions ne soient prises en ce qui concerne l’introduction ou le démarrage d’une nouvelle stratégie ou initiative d’intervention. Il faudrait que le processus soit bilatéral, afin que les décisions stratégiques prises aux niveaux inférieurs soient portées à l’attention des directeurs des organismes chapeautant chacun des clusters afin de parvenir à la compréhension et à l’engagement de tous. Un partage et une communication bilatérales des informations doivent également être renforcés entre les niveaux nationaux et des étatiques ou infra-étatiques et doivent faire l’objet de vérifications croisées au moyen de différents canaux de communication.

Améliorations dans le suivi de la situation, l’analyse et la triangulation

Le recours à des mécanismes pour faciliter le suivi de la situation a donné de bons résultats. Il est important de veiller à ce que la description de la situation en matière de nutrition soit cohérente d’une source d’information à l’autre. Par exemple, les tendances d’admission étaient cohérentes avec celles qui sont ressorties des enquêtes SMART menées à Leer et à Panvijar. Cela évite la confusion, renforce la confiance dans les informations et l’équipe de coordination. Par la suite, lorsqu’il ne sera pas possible de procéder à un suivi et à une supervision régulière, il serait très utile de procéder à un suivi conjoint. Dans ce scénario, un groupe de partenaires rendent visite ensemble au centre d’un autre partenaire de mise en œuvre du programme une fois par mois pour voir quels sont les problèmes, s’entendre sur les solutions et les corrections à apporter en suivant les protocoles recommandés. Si cette approche n’a pas été appliquée au cours de la dernière intervention, le groupe encourage tous les points de convergence au niveau de l’État à l’instaurer, en collaboration avec les partenaires des clusters respectifs.

Intervention intégrée éclair pour éviter la famine

L’un des grands enseignements de l’intervention est que la famine peut être évitée en très peu de temps. Dans le cas présent, en quatre mois, une intervention intégrée (comprenant la sécurité alimentaire ; la nutrition ; la santé ; le WASH) a été appliqué à l’échelle. Nombreux ont été ceux qui en ont profité, grâce à plusieurs stratégies d’intervention. Par exemple, le nombre de centres d’OTP et de TSFP a augmenté de 62 %, passant de 37 en février 2017 à 60 en mai 2017, et le nombre de centres de TSFP a fait un bond de 54 %, passant de 41 à 63 pendant la période de famine. L’augmentation du nombre de centres de nutrition a permis d’inscrire au programme de nutrition sélective 8 859 enfants souffrant de SAM et de MAM dans les quatre pays. Quant au programme d’alimentation supplémentaire généralisée (BSFP), il a bénéficié à 362 921 enfants de moins de cinq ans et 33 896 femmes enceintes et allaitantes (PLW) dans l’État de Unity pendant la même période. Entretemps, 4 373 PLW ont également été inscrites dans le TSFP.

Sortir des sentiers battus, en introduisant de nouvelles stratégies d’intervention, a également donné de bons résultats. Par exemple, le PAM, en collaboration avec des partenaires, a mis en œuvre un programme d’alimentation complémentaire généralisée dans les centres du programme d’alimentation complémentaire ciblé (TSFP) de trois comtés (Leer, Mayendit et en Panyijar). Grâce à cette stratégie, les moins de cinq ans et les PLW ont pu accéder aux denrées fournies dans le cadre du BSFP (programme « Supercereal Plus ») entre les tournées de distribution générales de nourriture. D’après les partenaires du cluster Nutrition, cette intervention majeure a évité que les enfants ne tombent dans la malnutrition aigüe et accéléré l’amélioration de la situation nutritionnelle dans les comtés touchés par la famine.

Autre enseignement capital, il ne faut pas attendre la tenue de réunions de coordination pour déclarer l’état de famine et pour que des décisions soient prises à un niveau plus élevé. Ce sont les premières informations d’alerte qui doivent être les facteurs déclenchants, avant que l’on en arrive à des points de bascule ou des seuils de famine.

Une autre leçon à retenir est que la famine peut être évitée si les humanitaires et les pouvoirs publics respectifs reçoivent des financements multisectoriels et pluriannuels, et à la fois souples et en temps utile, permettant de redonner de la résilience aux communautés concernées. Cela suppose un accès sans restriction, afin d’assurer la sécurité et la protection des acteurs humanitaires, surtout dans les situations où la famine est liée à une dynamique de conflit.

L’utilisation efficace des mécanismes de coordination

L’analyse et le comblement des lacunes ont été régulièrement évoqués à l’ordre du jour au cours des réunions de coordination des clusters Famine. De cette manière, le coordinateur du cluster a recensé les manques et les engagements pris par les partenaires pour les combler, en leur demandant de s’engager à tenir les délais convenus. Cela a renforcé l’engagement des partenaires vis-à-vis d’eux-mêmes, de l’équipe du groupe de coordination et de la population concernée.

L’ICRM a donné l’occasion aux partenaires qui n’étaient pas opérationnels dans les comtés touchés par la famine de participer à l’intervention. Cela a soulagé la pression sur l’équipe de coordination du groupe et évité la concurrence entre partenaires dans la mise en œuvre de l’intervention dans les comtés touchés. La collaboration entre les partenaires, tant nouveaux qu’anciens, a été également encouragée grâce à l’équipe de coordination du groupe. Citons par exemple à cet égard la collaboration qui s’est mis en place dans le comté de Leer entre Save the Children International (SCI) et Nile Hope. Comme Nile Hope mettait déjà en œuvre l’OTP dans le pays, SCI, par l’intermédiaire du cluster, a accepté d’instaurer un centre de stabilisation (SC) dans les zones opérationnelles de Nile Hope et a fourni des matériaux de construction destinés aux infrastructures et d’autres fournitures pour ce projet.

Capacité et coordination préexistantes

L’existence de partenaires et de programmes permanents d’intervention sur la nutrition présents avant la famine a permis d’agir à temps. L’action en cours en a été accélérée, voire étendue en apportant des amendements aux accords de coopération sur le projet (PCA) ou des accords au niveau du terrain (FLA), plutôt que de partir de zéro (par exemple pour le recrutement de personnel, en établissant un siège ou grâce à des dispositions pour la communication). Il existait déjà une collaboration et un partenariat entre les coordinateurs des groupes sectoriels pour WASH, la santé et la nutrition, qui avait déjà amorcé un plan d’intervention intégré avant que la famine ne soit déclarée.

Disponibilité d’approvisionnements suffisants

L’Unicef et le PAM, les principaux partenaires chargés de l’approvisionnement, ont fait en sorte que des provisions suffisantes soient disponibles pour l’intervention. Dans certaines situations, les vivres ont été transférés de zones exemptes de famine pour garantir une disponibilité optimale dans les comtés touchés par la famine. Une priorité a été accordée au transport de personnels dépêchés en renfort par le Service aérien d’aide humanitaire (UNHAS) et la livraison des vivres par le cluster Logistique, qui ont ainsi pu être mis à disposition à temps au niveau des centres. Cela a permis à la plupart des enfants malnutris d’achever leur programme thérapeutique sans interruption des approvisionnements ou avec des interruptions minimes. L’existence de critères élargis 4 a permis aux partenaires coopérants (PC) de gérer les cas de malnutrition aiguë lorsque l’un des produits alimentaires n’était pas disponible. Ces critères élargis ont été appliqués aussi bien pour les interventions courantes de nutrition que les missions d’IRRM. Par exemple, ils ont été utilisés dans le comté de Leer (Padeah, Thonyor), à Mayendit (Mayendit centre, Dablual, Rubkuay, Thaker) et à Koch (Ding Ding) où des aliments complémentaires prêts à l’emploi (RUSF) fournis par le PAM ont servi à traiter à la fois la SAM et la MAM pendant au moins un mois.

Seuils pour déclarer une famine et déclencher une intervention

Pour déclarer une famine, il est essentiel de disposer d’une analyse robuste et d’informations de triangulation sur la sécurité alimentaire et la nutrition. Dans une optique de fiabilité, de confiance et de transparence, il faut que des seuils soient atteints pour déclarer une famine. Toutefois, il peut être difficile dans le contexte d’un conflit, caractérisé par des contraintes d’insécurité et à la difficulté d’accès, de disposer d’informations fiables et justes pour conclure sans l’ombre d’un doute que les seuils de famine pour les trois indicateurs (sécurité alimentaire, malnutrition aiguë et mortalité) sont réunis. Dans ces situations, le recours à des intermédiaires crédibles est à recommander après avis favorable des experts de ces domaines.

Un indice composite est nécessaire pour guider l’intervention à ses débuts d’après les premières informations d’alerte. La prévention de la famine suppose de procéder au plus tôt à une analyse des informations d’alerte et de mettre en œuvre des actions préventives. Si la communauté humanitaire s’appuie sur les seuils en vigueur actuellement, elle risque d’attendre qu’ils soient atteints avant d’amplifier ses actions. Il faut que nous disposions de nouveaux seuils de prévention de la famine qui utilisent un indice composite des conditions de famine, capables de déclencher les premières actions, telles qu’une augmentation des financements des donateurs et une mobilisation des médias. Toute partie concernée qui manque à ses responsabilités à cet égard doit avoir à rendre des comptes pour ne pas avoir pu empêcher la famine ou avoir ignoré la nécessité de l’empêcher.

Impact du plan d’action de Rome

Le plan d’action de Rome pour favoriser un ensemble d’actions de prévention intégrée de la famine s’est fait remarquer pour la valeur ajoutée qu’il a apporté à la coordination et à la mise en œuvre des interventions intégrées au Soudan du Sud. Premièrement, il a renforcé la nécessité de travailler ensemble, qui a été inscrite à l’ordre du jour courant des réunions d’ICWG et au moyen des mécanismes d’IRRM et d’ICRM. Deuxièmement, il a renforcé la compréhension et l’importance du partenariat, noué des relations entre les clusters et les organisations, suscité des synergies et une complémentarité entre toutes les interventions et acteurs humanitaires à un niveau jamais atteint jusque-là. Troisièmement, en soulignant la nécessité d’intervenir à temps, l’appel a déclenché des débats sur l’élaboration d’un indicateur composite destiné à guider l’intervention dès le départ, d’après les premières informations d’alerte. Quatrièmement, alors que des donateurs n’ont pas attendu pour augmenter leurs financements afin de répondre à la famine avant le plan d’action de Rome, certains partenaires ont reçu un surcroît de financement et des renforts suite à cet appel.

De nombreuses actions ont été étudiées et déclenchées suite au plan d’action de Rome. Une activité importante a été le démarrage du processus d’engagement au niveau du pays, notamment avec la tenue de réunions avec les organismes à la tête des clusters (FAO/WFP et Unicef) et les clusters partenaires (FSL et Nutrition) et la diffusion des seize points du plan d’action à tous les partenaires des groupes. Un des principaux résultats de ces actions a été la réalisation d’un plan d’action intégré et l’engagement de la part des acteurs concernés et des clusters (Santé, Nutrition, FSL et WASH) sur la prévention de la famine qui n’existaient pas avant.

La méthodologie du FSL et du rapport de surveillance de la sécurité alimentaire et de la nutrition (FSNMS) a été révisée pour recueillir des informations au niveau du comté plutôt que seulement à celui de l’État, comme c’était le cas avant. Des enquêtes de nutrition SMART ont également été menées au niveau du comté dans certains pays dans le cadre des évaluations de FSNMS. Le développement de capacité a été mené à la fois avec les partenaires et le gouvernement sur les évaluations de FSNMS menées dans le pays. L’appel de Rome a également renforcé la mise en œuvre d’une distribution générale de vivres ciblée (GFD), contrairement à une approche globale. Par exemple, le recrutement de familles d’enfants sorties du programme d’alimentation sélectif pour entrer dans la GFD ciblée.

Parmi les autres actions notoires, un outil d’alerte précoce a été mis au point par REACH, qui offre un cadre d’analyse destiné à élaborer un indice de sévérité localisé dont le but est de guider l’IPC et l’ICWG à déterminer des priorités dans les actions d’intervention.

Deux écueils ont été notés au cours de la mise en œuvre du plan d’action de Rome. Il a été qualifié par les acteurs concernés du pays d’initiative « parachutée » et pilotée par les sièges, car la participation des partenaires humanitaires au Soudan du Sud a été limitée dans l’élaboration du plan d’action. La mise en œuvre du plan d’action élaboré comprenait des réunions qui ont alourdi la charge de travail, en venant s’ajouter à des activités déjà planifiées dans le programme d’intervention humanitaire (HRP) et d’autres initiatives. Le programme de mise en œuvre était beaucoup trop ambitieux ; dans la pratique, les délais de mise en œuvre de nombreuses actions étaient trop courts et se sont avérés irréalistes. L’un des gros obstacles pour certains des clusters a été la limitation des financements, qui a nui à l’appel à des interventions intégrées. Par exemple, à partir d’octobre 2017, le cluster Nutrition a été financé à hauteur de 62% et le groupe FSL de 73% ; tandis que les groupes WASH et Santé sont restés à la traîne, à moins de 30%.

Ainsi, alors que le plan d’action impliquait une augmentation des besoins en ressources, les besoins existants en financement n’ont même pas été satisfaits. Il est encore plus difficile de financer des activités de développement de long terme avec des ressources financières de court terme/d’urgence, destinées à des interventions réactives.

Conclusions

Les principaux enseignements tirés de l’intervention contre la famine au Soudan du Sud en 2017 peuvent être reproduits, que les contextes de famine soient semblables ou différents. On ne saurait trop insister sur la nécessité de disposer d’une équipe de coordination solide et de déclencher le plus tôt possible des mécanismes de coordination qui impliquent tous les acteurs concernés dans les grandes décisions et où la communication soit bilatérale. Plusieurs interventions et stratégies de nutrition à temps, intégrées à d’autres secteurs et avec une mise en œuvre d’ampleur peut écarter la famine en relativement peu de temps. Mais il faut pour cela que tous les secteurs/groupes sectoriels disposent de financements suffisants et en temps voulu ; à lui seul, un secteur isolé ne réalisera que très peu de choses. Vouloir trop bien faire ne doit pas nuire à l’action. Il est essentiel de disposer d’une analyse et d’une triangulation de qualité pour déclarer une famine afin de remporter la confiance de tous les acteurs concernés et des principaux décideurs, et d’assurer la transparence. Il faut disposer de seuils distincts pour guider les décideurs, les donateurs et la communauté technique humanitaire dans le déclenchement dès que possible des actions/interventions pour prévenir la famine.

Le plan d’action de Rome a suscité une nouvelle prise de conscience sur la nécessité de renforcer le partenariat ; avec les contributions des clusters WASH et Santé, cela a débouché sur l’élaboration d’un plan d’action intégré dont la préoccupation centrale est la sécurité alimentaire et la nutrition. Il est capital de faire travailler les principaux acteurs concernés tous ensemble pour élaborer de telles initiatives afin de favoriser leur engagement au niveau des comtés, la prise en charge et la continuité des actions proposées.

Pour avoir de plus amples d’informations, veuillez contacter Isaack Manyama.

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Footnotes

1Pour l’explicitation des acronymes, voir tableau à la fin de ce document. Ndt

2La mission intégrée de l'Unicef/du PAM a touché 25 714 enfants, dont les 3 270 restants ont été touché par l'ICRM

3L'Unicef/le PAM a traité 2 474 cas de SAM et de MAM et les 433 restants ont été traités par ICRM

4On fait appel aux critères élargis lorsqu'une l'un des produits de nutrition, soit les RUTF (aliments prêts à l'emploi) ou les RUSF servent à traiter à la fois les enfants souffrant soit de SAM soit de MAM pendant une courte durée, convenue à la fois par l'Unicef/le PAM/le partenaire opérationnel et l'équipe de coordination du groupe. Cette décision n'est prise que lorsque soit il n'y a plus de RUTF ou de RUSF ou lorsqu'il y a une pénurie de courte durée, par exemple d'un mois.

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Isaack Biseko Manyama (2018). Cluster Nutrition au Soudan du Sud 2017 : ce que la famine nous a appris. Field Exchange 56, December 2017. www.ennonline.net/fex/56/clusternutausoudandusud2017

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