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Réalisation à distance du cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire durant la pandémie de COVID-19 : l’expérience de Madagascar

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Par Smaila Gnegne, Moussa Moctar, Andrianianja Raonivelo, Desire Rwodzi, Mara Nyawo et Douglas Jayakasekaran

Smaila Gnegne est statisticien de la santé et possède plus de neuf ans d’expérience dans le suivi et l’évaluation des interventions relatives à la santé et à la nutrition. Il travaille actuellement sur le suivi en nutrition auprès de l’UNICEF à Madagascar et a précédemment collaboré avec l’Institut national de la statistique et Médecins Sans Frontières (MSF) en Afrique de l’Ouest.

Moussa Moctar est analyste en nutrition auprès de l’Unité de soutien global du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), sise au siège de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) à Rome, en Italie, où il fournit aux pays un appui technique dans la mise en œuvre de l’IPC.

Andrianianja Raonivelo est ingénieur agricole et titulaire de deux diplômes d’études supérieures en agronomie et en gestion des risques et des catastrophes. Il possède 12 ans d’expérience professionnelle au sein du Bureau national de gestion des risques et des catastrophes (BNGRC) et préside le Groupe de travail technique de l’IPC, ainsi que le Comité national d’évaluation de la vulnérabilité de Madagascar.

Desire Rwodzi est ancien responsable de la gestion des connaissances au sein de la section Nutrition du Bureau régional de l’UNICEF en Afrique de l’Est et en Afrique australe.

Mara Nyawo est spécialiste de la nutrition au sein du Bureau régional de l’UNICEF en Afrique de l’Est et en Afrique australe. Elle a travaillé pendant plus de 15 ans dans des contextes d’aide humanitaire et de développement en Afrique subsaharienne.

Douglas Jayakasekaran est spécialiste en nutrition et consultant auprès du Groupe de soutien global de l’IPC. Il possède plus de 15 ans d’expérience professionnelle en matière de santé et de nutrition dans des contextes d’aide humanitaire et de développement en Asie et en Afrique.

Les auteurs souhaitent remercier toutes les personnes qui ont fourni des informations pour étayer le présent article, notamment leurs collègues du Bureau national de gestion des risques et des catastrophes, du Bureau national de la nutrition, du Service de nutrition du ministère de la Santé de Madagascar, de l’UNICEF et de la FAO à Madagascar. Ils tiennent à remercier tout particulièrement les analystes de l’IPC spécialisés dans la malnutrition aiguë à Madagascar, qui ont réalisé les analyses sur lesquelles s’appuie cet article. Enfin, ils remercient la Direction générale Protection civile et opérations d’aide humanitaire européennes (ECHO), ainsi que l’Agence des États-Unis pour le développement international, pour leurs contributions et leur soutien généreux et constants à l’analyse IPC réalisée à Madagascar.

Les constatations et conclusions du présent rapport appartiennent à ses auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de l’UNICEF ou de l’IPC.

Lieu: Madagascar

Ce que nous savons: Le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC) fournit aux décideurs des informations leur permettant de lutter contre l’insécurité alimentaire. Les restrictions de déplacement liées à la pandémie de COVID-19 se sont traduites par l’impossibilité d’appliquer les méthodes IPC habituelles.

Ce que cet article nous apprend: En mai 2020, le ministère de la Santé de Madagascar, l’UNICEF et d’autres partenaires œuvrant dans le domaine de la nutrition, conjointement avec l’Unité de soutien global de l’IPC, ont mis à profit les technologies existantes pour réaliser une analyse IPC virtuelle de la malnutrition aiguë, dans six districts du sud de Madagascar sujets à la sécheresse. Les adaptations apportées à la méthodologie IPC dans le contexte de la COVID-19 ont consisté à intégrer dans l’équipe des membres déjà formés pour réduire la durée de formation initiale, à utiliser et réanalyser des données recueillies juste avant le confinement afin d’éviter les obstacles liés à la collecte des données, et à opter pour des réunions virtuelles au lieu de réunions physiques. Compte tenu de la pandémie, un certain nombre d’hypothèses ont été incluses dans le cadre de l’analyse, notamment le probable impact négatif de la crise sanitaire sur les systèmes alimentaires et sur l’accès aux services de santé durant la période postérieure aux récoltes. Les résultats de l’analyse ont laissé supposer une possible dégradation de la situation nutritionnelle dans les six districts au-delà du mois d’août 2020, deux d’entre eux étant classés en phase 3 ou 4 de l’IPC. Dans une large mesure, l’analyse IPC a été considérée comme une réussite, grâce à une forte volonté politique et à l’appui des partenaires de la nutrition et de l’Unité de soutien global de l’IPC. Cependant, de nombreuses difficultés ont été signalées, notamment le recours à des données anciennes, un manque de directives globales concernant la facilitation à distance durant l’analyse et des problèmes de connexion à Internet.

Contexte

Le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC) est un mécanisme largement adopté visant à améliorer l’analyse de la sécurité alimentaire et de la nutrition, ainsi que la prise de décisions dans ces domaines (http://www.ipcinfo.org/). Initialement élaboré en 2004 par le Groupe d’évaluation de la sécurité alimentaire et de la nutrition de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture, l’IPC a évolué au fil du temps et comprend actuellement un éventail d’échelles de classification, intitulées Insécurité alimentaire aiguë (IPC-AFI), Insécurité alimentaire chronique (IPC-CFI) et Malnutrition aiguë (IPC-AMN). Chacune d’entre elles indique les types de mesures spécifiques à prendre pour faire face à l’insécurité alimentaire et à la malnutrition (IPC, 2019). Les résultats de l’IPC orientent la planification des interventions humanitaires et constituent la principale source de données pour l’élaboration du Rapport mondial sur les crises alimentaires1. L’analyse IPC-AMN fournit aux décideurs des informations essentielles pour soutenir les activités visant à réduire la prévalence de la malnutrition aiguë. Plus précisément, elle offre des directives pour la classification des zones selon la prévalence de la malnutrition aiguë globale ou MAG (seuils de score z du poids-pour-taille [PT] et du périmètre brachial [PB]), des estimations du nombre d’enfants souffrant de malnutrition aiguë (par mesure du score z du PT, du PB et/ou des deux), une classification des zones géographiques touchées par la malnutrition aiguë sévère et la détermination des principaux facteurs de malnutrition aiguë.

L’approche générale adoptée pour réaliser l’analyse IPC est la collecte, par les parties prenantes au niveau national, de données primaires et secondaires sur la sécurité alimentaire et la nutrition. Ces acteurs se réunissent ensuite pour examiner les résultats, avec l’aide et le soutien technique d’experts de l’IPC. Cependant, dans de nombreux contextes, cette approche n’a pas pu être appliquée depuis l’émergence de la pandémie de COVID-19, en raison des restrictions imposées aux déplacements et aux réunions. Parallèlement, la pandémie a entraîné une augmentation généralisée de l’insécurité alimentaire, due à la réduction des activités de subsistance et des revenus des ménages, ainsi qu’aux ruptures affectant les chaînes d’approvisionnement. En mars 2020, quatre jours après le premier signalement d’un cas de COVID-19 à Madagascar, le pays a instauré un confinement national total prévoyant l’interdiction de tous les déplacements régionaux et internationaux, et l’arrêt complet de toutes les activités non essentielles dans les villes d’Antananarivo et Toamasina. Il a alors été indispensable de trouver des moyens de connaître la situation de la sécurité alimentaire et de la malnutrition aiguë dans ce nouveau contexte.

Depuis toujours les dix districts les plus au sud, sujets à la sécheresse et situés dans le Grand Sud de Madagascar, enregistrent régulièrement des niveaux élevés de retard de croissance (classés comme très élevés car supérieurs à 30 %) et d’émaciation (avec des niveaux de MAG de 5 à 10 %, classés de moyens à élevés à l’échelle nationale, et atteignant 10 à 15 % dans certains districts) (Enquête en grappes à indicateurs multiples, 2018). Étant donné la chronicité de la vulnérabilité nutritionnelle des populations vivant dans la partie méridionale de Madagascar, le ministère de la Santé et les partenaires de la nutrition, dont l’UNICEF, conjointement avec l’Unité de soutien global de l’IPC, ont mis à profit les technologies existantes pour réaliser, en mai 2020, une analyse IPC virtuelle de la malnutrition aiguë dans six districts du Grand Sud (sélectionnés parmi les dix que compte la région en fonction du niveau de disponibilité des données). Le présent article met en lumière la manière dont l’analyse IPC-AMN a été menée virtuellement en vue de connaître le niveau de malnutrition dans la région du Grand Sud de Madagascar.

L’approche

Figure 1 : Analyse IPC de la malnutrition aiguë

Comme le montre la figure 12, une approche en quatre étapes a été appliquée, chacune d’entre elles étant décrite ci-après.

Étape 1 : Planification

Généralement, les groupes de travail techniques et l’Unité de soutien global de l’IPC effectuent chaque année un exercice de planification, afin de déterminer le nombre et le calendrier annuels des analyses IPC. Le Groupe de travail technique de l’IPC à Madagascar et le Cluster nutrition ont organisé cette réunion de planification fin 2019, à l’issue de laquelle ils ont convenu de réaliser une analyse en octobre 2020. En raison de la pandémie de COVID-19, le Cluster nutrition et le ministère de la Santé ont demandé que ce programme soit rapidement ajusté, afin de permettre une analyse de la situation nutritionnelle dans les districts touchés par la sécheresse. L’UNICEF et l’Unité de soutien global de l’IPC ont conjointement proposé d’adopter une méthodologie virtuelle, laquelle a été approuvée par le Groupe de travail technique de l’IPC dans le pays. C’était la première fois qu’une telle approche allait être expérimentée dans le monde.

En temps normal, l’analyse IPC dure 10 jours (les quatre premiers étant consacrés à la formation). Afin de raccourcir le processus, des participants déjà formés et certifiés ont été sélectionnés pour composer l’équipe, ce qui a réduit la durée du processus de quatre jours. Cette adaptation a permis de maintenir la motivation et l’engagement des participants durant l’analyse, malgré l’utilisation de moyens de communication virtuels.

Étape 2 : Préparation de l’analyse

Une équipe nationale restreinte, composée d’un point focal issu de l’Unité de soutien global de l’IPC et de quatre agents nationaux appartenant au Groupe de travail technique de l’IPC à Madagascar (représentants du ministère de la Santé, du Bureau national de la nutrition, de l’UNICEF et du Bureau national de gestion des risques et des catastrophes) a préparé des outils, des données et des indicateurs pertinents pour l’analyse. Les membres de ce groupe se sont réunis virtuellement à trois reprises à l’aide de Zoom, avec le soutien technique et financier de l’UNICEF. Ils ont rassemblé des données relatives aux causes immédiates et sous-jacentes de la malnutrition, notamment la prévalence de maladies clés au sein de la population, la sécurité alimentaire et le régime alimentaire. Des données d’enquête couvrant la période de février à avril 2020 étaient disponibles pour les six districts du Grand Sud sélectionnés. Concernant trois d’entre eux, il existait des données collectées juste avant le confinement lors d’une enquête nationale sur la nutrition et la couverture de la distribution en vitamine A chez les femmes, menée de février à mars 2020. Ces données ont été à nouveau analysées afin de calculer les taux de MAG. S’agissant des trois autres districts, les données étaient disponibles directement.

En suivant les directives IPC (IPC, 2019), le groupe a réalisé une projection des données pour les périodes de mai à août 2020 et de septembre à décembre 2020, à l’aide d’anciennes données sur les indicateurs de résultats et de données sur les tendances des facteurs contributifs, issues du système national d’information sanitaire et d’autres sources. Toutes les projections ont été guidées par des hypothèses fondées sur la note d’orientation de l’Unité de soutien global de l’IPC relative à l’élaboration d’hypothèses pour l’analyse de la projection dans le contexte de la COVID-19 (IPC, 2020). D’autres indicateurs ont été tirés d’enquêtes réalisées au niveau des districts, de rapports d’évaluation de la sécurité alimentaire, de tendances épidémiologiques fournies par le District Health Information Software 2 (DHIS2), de rapports sur les enquêtes de couverture, et d’enquêtes SMART et Link NCA (Link Nutrition Causal Analysis) menées au cours des trois dernières années.

L’incidence plausible de la pandémie de COVID-19 sur la malnutrition aiguë a également été prise en compte, sur la base des directives techniques de l’Unité de soutien global de l’IPC (IPC, 2020). Les chemins d’impact ont été examinés, notamment les probables effets négatifs de la crise sanitaire sur les systèmes alimentaires et l’accès aux services de santé durant la période postérieure aux récoltes. Les outils, les données et les indicateurs ont ensuite été mis en ligne à disposition des groupes de travail durant l’analyse.

Composition de l’équipe d’analyse

L’équipe d’analyse virtuelle de la malnutrition aiguë comptait 23 personnes, soit 18 partenaires locaux3 et cinq experts IPC externes, dont quatre participants au programme Cross Country Learning Exchanges (CCLE) – issus des ministères de la Santé du Burkina Faso et du Niger, du Bureau de l’UNICEF pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique du Centre et du CILSS4 – et un point focal de l’Unité de soutien global de l’IPC, basé à Rome. Les 18 partenaires locaux constituaient le groupe qui prend habituellement part aux analyses IPC menées dans le pays. En revanche, les intervenants externes (les quatre participants au CCLE) ont cette fois été plus nombreux, afin d’appuyer l’utilisation de la méthodologie virtuelle. Ils ont partagé leur expertise en matière d’indicateurs nutritionnels et d’analyse virtuelle, et tiré des enseignements de l’expérience réalisée à Madagascar. Chaque organisation s’est engagée à participer pleinement à l’intégralité du processus virtuel.

Au début des sessions virtuelles, les participants ont été affectés à l’un des six groupes de travail, chacun étant chargé d’un district, ce qui a permis de répartir l’expertise technique et l’appartenance organisationnelle. Chaque groupe de travail était dirigé par un coordonnateur ou une coordonnatrice issu(e) d’une organisation différente, telle qu’ACF, CARE International, la FAO, le ministère de la Santé, le Bureau national de la nutrition (sous l’autorité du Bureau du Premier Ministre), le Bureau national de gestion des risques et des catastrophes (BNGRC) ou encore l’UNICEF. Une équipe locale de facilitation chargée de superviser les groupes de travail se composait de trois experts nationaux (issus du BNGRC, du ministère de la Santé et de l’UNICEF), expérimentés dans la méthodologie IPC et dotés d’une connaissance approfondie du contexte local. L’Unité de soutien global a également fourni deux facilitateurs provenant de son groupe d’experts mondiaux et régionaux. À différentes étapes de l’analyse, des personnes référentes pour chacun des six districts ont été consultées afin de connaître le contexte local. Les participants au niveau des districts ont bénéficié d’un appui sous la forme de forfaits facilitant l’accès à Internet et la participation aux sessions en ligne.

Étape 3 : analyse

En temps normal, l’analyse IPC est réalisée par un groupe de trois à quatre personnes pour chaque district (ou unité d’analyse). Habituellement, les membres du groupe se rendent dans un lieu défini et restent ensemble pendant toute la durée de la formation et de l’analyse. Un facilitateur désigné pour chaque groupe est chargé de répondre aux questions techniques, de suivre les progrès et de servir d’interlocuteur auprès des responsables techniques de l’IPC. Les documents sont échangés par l’intermédiaire de clés USB. Dans le cadre de l’analyse virtuelle, un processus identique a été suivi. Cependant, les sessions des groupes de travail ont eu lieu virtuellement (à l’aide de Skype et de Zoom), sous la direction du BNGRC (appuyé par la fourniture de forfaits Internet à chaque participant) et les fichiers ont été partagés par le biais de Dropbox. Le ministère de la Santé a fourni aux participants un accès en ligne illimité au système national d’information sanitaire et aux indicateurs nationaux liés à la nutrition. En tant que responsables techniques, l’UNICEF et le point focal de l’Unité de soutien global ont créé des invitations calendrier et des rappels de réunion 30 minutes avant chaque session, qu’ils envoyaient aux participants.

Encadré 1 : Étapes de l’analyse IPC-AMN

Les participants de chaque groupe ont quotidiennement passé entre trois et quatre heures sur Skype pour des sessions de travail. Ils se sont mis d’accord avec le coordonnateur de leur groupe sur les modalités de réalisation des activités qui leur étaient confiées, lesquelles couvraient généralement deux à trois étapes par jour sur les onze que compte l’analyse IPC-AMN (encadré 1). La disposition la plus fréquemment adoptée a consisté à établir un roulement permettant aux participants de faire des pauses en fonction des besoins, tandis que les autres continuaient à travailler.

Une pause déjeuner d’une heure était prévue chaque jour, suivie d’une session plénière sur Zoom pour tous les groupes de travail, durant laquelle les rapporteurs désignés pour chaque groupe présentaient les délibérations et les conclusions de celui-ci, pour validation par l’ensemble des groupes.

Étape 4 : Synthèse

Les résultats de toutes les analyses des groupes par district étaient validés lors des sessions plénières, puis soumis au Cluster nutrition national par le président du Groupe de travail technique de l’IPC du pays, pour approbation. Bien que la validation ait été effectuée en ligne, le processus suivi a été identique à celui d’une analyse IPC classique. L’équipe d’analyse a finalisé le rapport IPC conformément aux directives IPC, puis l’a présenté virtuellement au Cluster, dont les commentaires et les suggestions ont été intégrés dans le rapport avant sa soumission pour examen à l’Unité de soutien global de l’IPC. Le BNGRC a ensuite officiellement publié la version finale.

Résultats

D’après les résultats de l’analyse IPC-AMN de Madagascar, la prévalence de la MAG a été estimée entre 10,5 et 16,8 %, celle de la malnutrition aiguë sévère (MAS) entre 1,6 et 3,7 % et celle de la malnutrition aiguë modérée (MAM) entre 9 et 14,4 %5. À partir de ces estimations, il a été calculé que 119 674 enfants âgés de 6 à 59 mois auraient besoin d’un traitement contre la malnutrition aiguë entre février et décembre 2020. Parmi ces enfants, 16 % auraient besoin d’un traitement contre la MAS.

Figure 2 : Principaux résultats de l’analyse IPC-AMN réalisée à Madagascar en juin 2020

Les résultats ont également permis d’estimer que la situation nutritionnelle était susceptible de se dégrader dans les six districts au-delà d’août 2020, en raison de la période de soudure et des effets de la pandémie de COVID-19. Ces facteurs étaient supposés entraîner une dégradation légère dans quatre districts (Toliara II, Ampanihy, Beloha et Taolanaro), sans modifier leur classification globale en phase 3 de l’IPC (« Sérieuse »). Cependant, le district de Betioky était susceptible de passer dans cette catégorie (phase 3 de l’IPC) et celui d’Ambovombe dans la catégorie « Critique » (phase 4 de l’IPC), d’où la nécessité de leur prêter une attention particulière et de préparer une intervention urgente et ciblée. L’intégralité des résultats est publiée dans le rapport6.

Figure 3 : Cartographie des résultats de l’analyse IPC-AMN.

Le rapport est disponible dans son intégralité sur le site Internet de l’IPC, accessible ici.

Discussion

Principaux facteurs de réussite

L’équipe d’analyse IPC-AMN à Madagascar a mis à profit les possibilités locales existantes et une volonté politique présente pour organiser une analyse virtuelle de la malnutrition aiguë, la première jamais réalisée à distance dans le monde. Les principaux facteurs de sa réussite ont été le dynamisme et la motivation de l’équipe de pays, l’ouverture d’esprit, la détermination et la participation, au niveau du pays et des districts, des représentants de trois entités gouvernementales essentielles (le Bureau national de la nutrition, le BNGRC et le ministère de la Santé), et le partage complet de la plateforme du système national d’information sanitaire. En outre, l’équipe de l’IPC a entretenu de saines relations de travail avec les clusters sécurité alimentaire, protection sociale, EAH et santé, ce qui a permis l’échange de précieuses informations contextuelles. Parmi les facteurs clés figure également l’appui technique fourni à distance par l’Unité de soutien global de l’IPC et les participants au programme CCLE, depuis le Niger, le Burkina Faso et Rome. Dans l’ensemble, l’utilisation des méthodes de réunion virtuelle a permis la participation d’un grand nombre d’experts locaux et internationaux, qui ont garanti la haute qualité d’un processus conduit conformément aux directives IPC.

Les données recueillies par l’intermédiaire d’une enquête nationale sur la nutrition menée juste avant le confinement, notamment les données anthropométriques, étaient disponibles et ont permis de créer une base fiable pour les projections IPC initiales. Si l’évaluation nutritionnelle n’a pas été directement représentative de chaque unité d’analyse, il a été possible de recalculer les résultats nutritionnels par unité grâce à l’éclairage fourni par les directives de l’Unité de soutien global de l’IPC. Cet aspect a été important car il a permis d’utiliser les données existantes récemment recueillies pour obtenir une analyse solide et crédible. Les projections effectuées à partir de cette analyse se sont révélées exactes, le Grand Sud de Madagascar faisant actuellement face à une augmentation des taux d’émaciation chez les enfants dans toute la région7.

Difficultés

L’organisation d’une analyse IPC-AMN en l’absence de données d’enquête nutritionnelle actualisées est apparue, dans un premier temps, comme un défi de taille et a nécessité un travail supplémentaire consistant à recalculer les données disponibles. Le fait que des données récentes n’étaient disponibles que pour trois districts s’est avéré problématique et a exigé de solides capacités statistiques au sein de l’équipe de pays pour recalculer de manière adéquate l’ensemble des indicateurs nutritionnels au niveau des districts, avant de pouvoir intégrer les données dans l’analyse. La version la plus récente du Manuel technique IPC a appuyé ce processus.

Cette analyse IPC-AMN étant la première réalisée à distance durant la pandémie, il n’existait pas de directives globales permettant de faciliter sa mise en œuvre dans ces conditions. Par conséquent, l’équipe de pays a dû élaborer ses propres méthodes de travail. Elle a rencontré des difficultés pour coordonner l’organisation des séances plénières et superviser les groupes de travail de sorte à garantir la richesse des discussions et des débats entre les participants. Comme souligné précédemment, il n’a pas été facile de maintenir l’engagement et la motivation de ces derniers durant plusieurs heures chaque jour. Afin d’y remédier, les sessions plénières étaient limitées quotidiennement à une heure et le processus d’analyse ne dépassait pas cinq heures par jour. Le fait de disposer d’un nombre suffisant de facilitateurs IPC expérimentés a constitué un autre moyen de surmonter ces difficultés. Tout au long du processus, la connexion à Internet a représenté un défi majeur, qui s’est parfois traduit par une baisse de motivation chez les participants au niveau des districts. La solution trouvée a consisté à fournir aux participants des forfaits Internet, ce qui, dans une certaine mesure, a permis de pallier cet inconvénient.

Une autre difficulté est apparue lors de la planification de l’analyse IPC-AMN, durant laquelle on a constaté une compréhension limitée du possible impact de la pandémie de COVID-19 sur les estimations de la malnutrition et un manque de clarté quant au mode d’élaboration d’hypothèses appropriées. Les directives techniques fournies par le point focal de l’Unité de soutien global de l’IPC, fondées sur les dernières directives techniques IPC, ont permis de surmonter cet obstacle, malgré les nombreuses incertitudes résultant du caractère évolutif de la pandémie.

Leçons apprises

Cette expérience a été riche d’enseignements. Certaines leçons spécifiques apprises à cette occasion sont récapitulées ci-après.

Conclusion

Les leçons apprises tout au long de cette analyse ont montré qu’avec des niveaux de supervision adéquats et un appui pour faciliter la connexion à Internet, il était possible de réaliser des analyses IPC-AMN à distance de haute qualité dans le contexte de Madagascar. Les ajustements effectués pour exécuter ce processus à distance ont été essentiels pour assurer la continuité des analyses IPC-AMN dans le cadre d’un confinement national provoqué par la pandémie de COVID-19. Les résultats obtenus ont permis de prévoir précisément la dégradation de la situation nutritionnelle et d’orienter une intervention nutritionnelle à l’échelle nationale. Lors de la réunion régionale des bureaux de l’UNICEF pour l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe qui s’est tenue en juin 2020, les résultats de l’analyse IPC-AMN virtuelle initiale ont été présentés comme un exemple probant de continuité des activités malgré la pandémie de COVID-19, dont les autres pays peuvent s’inspirer et qu’ils peuvent reproduire. Depuis cette présentation, une autre analyse en ligne a été menée à Madagascar en novembre 2020, et l’expérience a également été transposée au Burundi, au Kenya, en Ouganda, en Somalie, au Tchad et au Yémen.


1 https://www.wfp.org/publications/2020-global-report-food-crises

2 Si cette approche suit le processus traditionnel selon lequel les analyses IPC sont habituellement réalisées à Madagascar, elle a été mise en œuvre en ligne, ce qui s’est traduit par une durée raccourcie et l’absence de formation en présentiel.

Parmi ces 18 participants figuraient dix points focaux pour la santé et la nutrition issus du gouvernement des districts, de l’administration centrale du ministère de la Santé et d’Action contre la Faim (ACF), quatre points focaux pour la sécurité alimentaire issus de la FAO et du Programme alimentaire mondial (PAM), trois points focaux pour l’EAH et la protection sociale issus d’ACF et de CARE International, et un point focal pour la gestion des risques de catastrophe.

4 CILSS : Comité permanent inter-États de lutte contre la sécheresse dans le Sahel

5 Il convient de souligner qu’il s’agit d’estimations combinées de la prévalence, réalisées d’après les indicateurs anthropométriques du poids-pour-taille et/ou du périmètre brachial et/ou de la présence d’œdème.

6 https://www.wfp.org/publications/2020-global-report-food-crises

7 https://reliefweb.int/report/madagascar/madagascar-deterioration-humanitarian-crisis-grand-sud-dg-echo-wfp-unicef-fao-echo


Références

IPC Global Partners (2019) Integrated Food Security Phase Classification Technical Manual Version 3.0. Evidence and Standards for Better Food Security and Nutrition Decisions. Rome. http://www.ipcinfo.org/fileadmin/user_upload/ipcinfo/manual/IPC_Technical_Manual_3_Final.pdf

Integrated Food Security Phase Classification (2020) COVID-19 IPC Technical Guidance Note. Rome. http://www.ipcinfo.org/fileadmin/user_upload/ipcinfo/docs/documents/IPC_Technical_Guidance_to_Build_AMN_Assumptions_in_Covid19_Context.pdf

Integrated Food Security Phase Classification (2020) Madagascar: Acute Malnutrition Situation February - April 2020 and Projections for May - August 2020 and September - December 2020: http://www.ipcinfo.org/ipc-country-analysis/details-map/en/c/1152677/?iso3=MDG

UNICEF (2018) Enquête nationale sur la situation socio-démographique des ménages (MICS), Madagascar. https://mics.unicef.org/surveys

UNICEF (2013) Improving Child Nutrition: The achievable imperative for global progress. United Nations Children’s Fund; 2013. p. 4 (https://www.unicef.org/media/files/nutrition_report_2013.pdf)

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Par Smaila Gnegne, Moussa Moctar, Andrianianja Raonivelo, Desire Rwodzi, Mara Nyawo et Douglas Jayakasekaran (). Réalisation à distance du cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire durant la pandémie de COVID-19 : l’expérience de Madagascar. Field Exchange 65 French, July 2021. www.ennonline.net/fex/65/covid-19lexperiencedemadagascar

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