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Collaborer pour la nutrition : les changements au sein des Ministères de la santé et de l’agriculture au Kénya

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Lillian Karanja de l'ENN a interviewé Veronica Kirogo, directrice adjointe des services de nutrition et de diététique et responsable de l'unité de nutrition et de diététique au sein du Ministère de la Santé, et Jane Wambugu, directrice adjointe de l'agriculture et chef du département agro-nutrition du Ministère de l'Agriculture, à propos de leur points de vue sur la manière de rapprocher la nutrition et l'agriculture.

Introduction

Le gouvernement du Kenya s’engage à améliorer la sécurité alimentaire et nutritionnelle, un droit fondamental inscrit dans la constitution du pays. Les efforts visant à renforcer les liens entre l’agriculture et la nutrition sont évidents dans les diverses politiques et stratégies ainsi que dans la réorganisation des unités de nutrition au sein du Ministère de la santé et du Ministère de l’agriculture. La nomination au Ministère de la santé d’un responsable de la nutrition ayant de l’expérience en agriculture, et la conversion du département de l’économie domestique en département de l’agronutrition au sein du Ministère de l’agriculture confirment cet engagement. Un an après le lancement de cette idée, qu’en est-il de la collaboration entre ces deux secteurs ? 

1. Nous constatons une attention accrue sur la nutrition au sein du Ministère de l’agriculture. Pouvez-vous expliquer comment cela a pu se produire lorsque vous étiez en fonction ? 

Veronica (Ministère de la santé) : J’ai été chargée de l’unité d’alimentation et de nutrition du Ministère de l’agriculture pendant cinq ans, et plus tard du département de l’économie domestique, maintenant appelé département de l’agronutrition. Ce dernier est une branche au niveau politique. Cela impliquait de travailler avec le Ministère de la santé, mais nous avons alors remarqué l’absence de liens entre l’agriculture et la nutrition. Un groupe technique de travail sur les liens entre l’alimentation et la nutrition a donc été créé et chargé de les recenser. Ce travail est la responsabilité du Ministère de la santé, mais est présidé par le Ministère de l’agriculture. Ce groupe technique de travail joue un rôle important dans l’élaboration, par le Ministère de l’agriculture, de stratégies axées sur la nutrition. Cela inclut l’élaboration de tableaux de composition des aliments, qui ont été copubliés afin d’informer les domaines des programmes clés concernant les deux ministères. Nous avons également produit les Recettes alimentaires du Kenya, qui analysent et calculent la valeur nutritionnelle des aliments locaux afin d’aider les ménages et les collectivités à prendre des décisions éclairées sur la préparation des aliments.

La Politique de sécurité alimentaire [lancée en 2012] a également été un élément clé, garantissant que la discussion ne se limite pas à la production alimentaire et l’accès à l’alimentation au sein du Ministère de l’agriculture, mais considère également la diversité alimentaire et l’amélioration globale des nutriments. L’élaboration du cadre de mise en œuvre de la politique a été finalisée en 2018.

2. Parlez-nous des changements récemment entrepris au sein du Ministère de l’agriculture pour améliorer la nutrition. Pourquoi étaient-ils nécessaires et quels sont les résultats attendus ?

Jane (Ministère de l’agriculture) : On l’appelle maintenant le département de l’agronutrition, une transition et une évolution de l’ancien département de l’économie domestique qui ne prenait en considération que la consommation au sein des ménages. Avec l’agronutrition, chaque étape de la chaine de valeur agricole est prise en compte, de la production à la consommation alimentaire du ménage. L’implication la plus importante [de ce changement] se ressent d’abord au sein du ministère lui-même. Une transition vers l’agronutrition signifie une évolution de la branche de la nutrition vers une position pouvant influencer les considérations en matière de nutrition au sein des cinq départements du Ministère de l’agriculture : pêche, élevage, recherche, irrigation et culture. Cela présente également des implications au niveau du financement, car nous serons en mesure de positionner l’agronutrition en tant que projet, entrainant ainsi l’obtention de ressources cruciales pour l’intégration de la nutrition dans la chaine de valeur des cinq départements du Ministère de l’agriculture. Cependant, les nutritionnistes se trouvent actuellement seulement au Département des cultures, dans le cadre du programme de l’économie domestique. C’est pourquoi celui-ci a été renommé département de l’agronutrition afin de nous permettre d’atteindre les autres départements. Jusqu’ici, nous avons pu sensibiliser certains départements, notamment l’élevage et la pêche, où nous avons déjà implanté des administrateurs.

3. Quels sont les principales politiques ou principaux cadres sur lesquels s’alignent les deux ministères au sujet de la nutrition ?

Veronica : Le document politique clé qui guide la nutrition est la Politique nationale de sécurité alimentaire et nutritionnelle. Il s’agit du plan du gouvernement en termes d’engagement et de stratégies visant la nutrition. Le Plan national d’action pour la nutrition est le cadre actuel de mise en œuvre de la composante nutrition au sein de cette politique. Le plan d’action n’est pas seulement élaboré par le Ministère de la santé, mais également par d’autres ministères sectoriels (éducation, agriculture, décentralisation, travail et protection sociale), créant ainsi des environnements favorables pour la nutrition. Grâce au groupe technique de travail sur les liens entre l’alimentation et la nutrition, les deux ministères ont collaboré pour le développement de stratégies telles que les Directives nationales pour une alimentation saine et l’activité physique, les Tableaux de composition des aliments au Kenya et les Recettes alimentaires du Kenya.

4. Cet alignement plus étroit de l’un sur l’autre signifie-t-il que les programmes sur le terrain vont converger ou devenir plus intégrés ? Veuillez aussi nous décrire votre façon de travailler avec les comtés pour les aider à mettre en œuvre des programmes de nutrition.

Veronica : Un exemple récent est l’initiative de mélange de farine dirigée par le Ministère de l’agriculture avec l’unité Nutrition et diététique [du Ministère de la santé], qui joue un rôle consultatif sur la valeur nutritive du mélange de farine. Nous travaillons ensemble à élaborer des normes pour les mélanges de farine et à mettre en œuvre cette initiative.

Sachant que la santé et l’agriculture sont des fonctions déléguées par l’État, notre mandat au niveau national est d’élaborer des politiques, de renforcer les capacités des comtés et de fournir une assistance technique si nécessaire. Au niveau national, nous avons élaboré plusieurs politiques et stratégies, mais en consultation avec les comtés, car c’est là que la mise en œuvre a lieu. Après avoir lancé une stratégie [par exemple l’hygiène alimentaire et l’exercice physique], nous ne voulons pas qu’elle reste au niveau national. Nous mobilisons, pour ce faire, des ressources pour accompagner le lancement national d’une propagation au niveau des comtés. En ce qui concerne le renforcement des capacités, nous effectuons une évaluation des capacités pour cerner les lacunes et une fois les lacunes recensées, en particulier dans les domaines techniques, nous organisons des formations de formateurs afin que le pays puisse transférer la formation en cascade aux établissements et à la communauté.

Jane : Il est nécessaire de mettre en place un organisme de coordination à un niveau supérieur pour harmoniser les actions communes que peuvent effectivement entreprendre les ministères chargés de la mise en œuvre de la politique globale. Le « niveau supérieur » que sont des structures telles que le Conseil de sécurité pour l’alimentation et la nutrition proposé semble prometteur, mais son déploiement reste à être mis au point, en ce qui concerne les ressources et les modalités de travail entre autres.

Deux comtés modèles, Muranga et Nakuru, ont sensibilisé [leur personnel] au manuel sur les ressources de l’agronutrition avec des parties prenantes telles que les universités et ont contextualisé les messages clés de façon qu’ils concordent avec les besoins de leur comté. Ils ont utilisé les ressources du comté pour mener la sensibilisation. Récemment, nous avons lancé un programme de « régimes durables pour tous » dans le comté de Nakuru et les membres de l’Assemblée du comté ont discuté, dans le cadre d’un forum, de l’agronutrition qui s’est améliorée grâce à la sensibilisation. Le comité exécutif du comté de Muranga est très fort et discute de politiques auxquelles le niveau national n’avait pas encore pensé, telles que l’agriculture biologique pour garantir l’innocuité des aliments et leur sécurité sanitaire. C’est ce que la politique nationale peut inciter le comté à faire : maitriser les politiques nationales et les appliquer au niveau du comté.

[Comme Veronica a pu consacrer plus de temps à l’entretien, les réponses suivantes exposent ses réflexions sur les aspirations à la convergence et les défis qui restent à relever.]

5. Avez-vous constaté une augmentation de l’allocation gouvernementale pour la nutrition pour vos deux ministères ? Si tel est le cas, à quoi précisément le budget supplémentaire est-il consacré ?

Le Ministère de la santé a mis au point un outil de suivi financier pour le contrôle de l’allocation des budgets à la nutrition ; c’est un outil utile pour le plaidoyer. Jusqu’à présent, les fonctionnaires des finances d’environ huit comtés ont été formés à établir le coût de diverses activités et interventions. Cependant, nous avons à peine effleuré la surface, car il y a beaucoup de comtés qui n’ont pas été sensibilisés, mais nous essayons actuellement de mobiliser des ressources pour le déploiement à plus grande échelle.

6. Quels sont les autres gains que vous constatez ou espérez lorsque les deux secteurs peuvent collaborer plus étroitement entre eux ?

Lorsqu’on examine les deux secteurs, les interventions spécifiquement axées sur la nutrition ne peuvent à elles seules contribuer à éradiquer la malnutrition. La collaboration du secteur de la sécurité alimentaire nous est nécessaire pour permettre le rapprochement des deux ministères, et ce faisant, nous pourrions obtenir des résultats durables du fait que le Ministère de l’agriculture veillera à ce que les denrées alimentaires soient de bonne qualité, en quantité suffisante et sans danger.

7. Quels sont les principaux défis qui restent à relever ?

Le principal défi réside dans un financement insuffisant tant dans le secteur de la santé que dans l’agriculture ; d’autant plus que le gouvernement a récemment imposé un gel budgétaire à tous les départements. L’allocation budgétaire (au sein du Ministère de la santé) en faveur de l’amélioration de la nutrition est très réduite. Le gouvernement a amélioré le montant alloué aux interventions d’urgence, quant aux activités de nutrition de routine, nous mobilisons actuellement des ressources, ce qui constitue également un défi, car vous constatez que la plupart de nos partenaires sont basés dans des zones de crise. Le financement alloué à l’amélioration de la nutrition est insuffisant dans plus de la moitié des comtés, y compris ceux où il existe des poches de forte malnutrition. Ces comtés ont énormément besoin d’interventions, mais en raison des contraintes budgétaires actuelles, ils ne reçoivent pas vraiment assez de nos services actuels.

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Collaborer pour la nutrition : les changements au sein des Ministères de la santé et de l’agriculture au Kénya. Nutrition Exchange 11 French Edition, January 2019. p10. www.ennonline.net/nex/11/lagricultureaukenya

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